
Temporalités
Potential Estate comme collectif temporaire, c’est d’abord l’idée d’une alliance momentanée qui engage dans une pratique spéculative : la co-création d’un événement à venir. Une de ses spécifictés étant l’urgence relative installée à l’origine du processus (Cabinet Jacotot, 2006) qui peu à peu (Cabinet Reclus, 2007) donne consistance et actualise ce devenir .
Bien que pressante, cette temporalité n’est partagée que de façon irrégulière au gré des espaces occupés. Ces espaces sont tout autant un spot publicitaire en radio, un site internet, la banquette arrière d’une camionnette, une table de café, un carton d’invitation, un centre d’art, un banc public, un poste frontière, un tiré-à-part ou éventuellement -mais pas obligatoirement- un village du midwest américain : Belgium, Wisconsin.
Potential Estate n’a pas vocation à durer, à s’auto-instituer, pas plus qu’à se communautariser. C’est une alliance tactique mouvante, immanente et contre-nature (presqu’illégitime). Cette collaboration permet la confrontation de points de vues et donc le renforcement des singularités et des différentes positions. Seule cette mise en relief de la multiplicité permet l’appropriation individuelle du lieu-dit Potential Estate et la co-création d’un "récit partagé". L’acte d’écriture induit une action : l’autoposition, c’est-à-dire le fait de se poser, de s’établir, de résider temporairement quelque part.
The Crying of Potential montre à quel point le divers peut co-exister de façon dialogique et productive. Des phrases -le contenu d’un scénario- sont vendues lors d’une enchère. Les formats narratifs et perfomatifs s’entrechoquent : une fable futuriste coexiste en temps réel avec une enchère. Ceci est rendu possible grâce à une cabine de studio son -elle-même pensée comme "œuvre"- et la participation d’un auctioneer professionnel. Une équipe de captation, une mini-régie TV et une foule captive rendent possible la construction d’une courte fiction filmique, qui, à son tour, devient le support d’une nouvelle enchère invitant à un placement et/ou une intervention sur l’issue narrative de la fable racontée.
Potential Estate, comme espace et récit fictionnel autogéré, institue le réel et le sauve de sa perte programmée en le commuant en devenir.
A travers "The Crying of Potential Estate" s’opère le grand écart entre l’entertainment jouissif et le post-conceptualisme critique. Potential Estate fait donc "état" d’une hybridation. Son existence vaut statement et invite à une renégociation des pratiques.
Nous pourrions ici aussi mentionner les autres événements programmés à la suite de The Crying of Potential Estate : une procédure de détaxation lancée en direction des autorités municipales, une job interview sous forme de table ronde, une performance produisant une bande sonore originale, un screening thématisant la patrimonalisation des identités, une visite guidée par un docker anversois reconverti en curateur, etc. comme autant d’agencements mis en voisinage. Bien loin du format "exposition", le dernier cabinet de Potential Estate (Cabinet Wally Hope, 2008) a mobilisé une quantité d’invités, de moyens et de réflexions croisés qui donne la mesure de la multi-focalité en jeu. La collaboration comme schème de mise en commun et modèle opératoire expérimental est donc porteuse d’un potentiel social spécifique.
Une pratique non-topologique
L’organisation d’un collectif temporaire permet de fixer son propre agenda et de reprendre la main par rapport aux pratiques instituées dans le champ. Potential Estate s’invite, fait intrusion et invite d’autres acteurs (ea Jean-Yves Evrard, Seth Price, David Robbins, Melvin Motti, John Bock, DJ Elephant Power Sonig...). Cette reprise en main d’une trajectoire n’est pas une tentative de s’autonomiser mais a contrario la volonté de s’essayer à une forme d’hétéronomie : infiltrer nos propres quotidiennetés, se savoir et se vivre comme frontière, c’est aussi spéculer sur des "passages en continu". Nous sommes en ce moment projetés presque malgré nous dans des devenir-coyotes. "Le coyote est une allégorie de la collaboration : toujours en mouvement, temporairement employé, sans nom et anonyme, constamment changeant de face et de camp"(1). La collaboration comme tactique des minoritaires, comme forme d’entraide et d’émancipation des schémas tout tracés, des logiques de champs.
L’idée même d’un format à venir (le residential - un néologisme en pointillés) indique que nous recherchons d’autres modes opératoires pour nos pratiques. Ces modes opératoires ne sont plus seulement topologiques, c’est-à-dire déterminés par le contexte spatial et institutionnel de leur inscription , ils le sont tout autant par une relecture spécifique de faits historiques relégués. Potential Estate enchâsse des lieux (espaces habités) dans des espaces fantasmatiques (projections) et vice versa.
Les projections dépassent de loin le cadre anecdotique d’une communauté villageoise perdue dans le Midwest. En utilisant Belgium comme terrain de projection, Potential Estate joue la carte de l’abstraction conceptuelle tout autant que celle du vécu. Se dessine alors la possibilté d’une pratique post-conceptuelle nourrie de réalisme critique, une formulation plus qu’une forme, une activité plus qu’un format.
Fabrication d’écarts
On pourrait même dire qu’en rassemblant des singularités artistiques si différentes , le collectif a d’abord vocation au dissensus, c’est-à-dire à la fabrication d’écarts, à la mise en visibilité de vides productifs, d’espaces en creux. Potential Estate -espace en creux- est donc politique au sens plein car sa constitution et sa survie oblige à opérer des écarts constants.
Potential Estate produit du mouvement, de l’hétérogène et du dissensus.
Potential Estate développe une pratique oblique où faits et formes se fabriquent aux interstices. La parternité de The Crying of Potential Estate est innassignable. Pas de tracas s’il l’on considère avec Ruyer que "l’artiste est moins le père de son œuvre que son frère jumeau"(2). De fait, les formes développées par Potential Estate relèvent souvent de la doublure ou d’une forme de duplicité tactique (singularité/collectif, nature/culture, politique/esthétique).
Belgium, Wisconsin ou Belgique, Missouri (un village fantôme) ainsi que d’autres occurences nominales possibles constituent des plis dans l’histoire et la géographie mais aussi dans le territoire mental qui forgent les identités-étendards portées haut par de très nombreux politiciens. Des gens en mal d’identités figées dans un mode en complète mutation. Ces identités sont autant de réflexes anachroniques face à la nécessaire renégociation de l’héritage moderne et de ses découpages conceptuels toujours vécus comme naturels.
Potential Estate agit à l’interstices de territoires qui s’enchassent (espace d’art, galerie, biennale, site internet, newsletter, ...) et mime pour "qui désire" la migration vers un espace-temps autre. C’est une invitation à ruser avec le quotidien préfabriqué, à violenter les temporalités établies. Pourquoi ne pas présentifier le passé en le reprojetant dans un devenir fictif qui dit tant notre actualité ?
(À suivre)
1. Florian Schneider, Sarai reader 06, Turbulence, 2006, p 574. 2. Cité par Eric Alliez, La signature du monde, ed. du cerf, 1993.
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